ÉTUDE COMPARÉE DE JANE EYRE (CHARLOTTE BRONTË, 1847) ET LA PRISONNIÈRE DES SARGASSES (JEAN RHYS, 1966)
Sasha Reisser, Allemand
La réécriture de classiques ou de récits folkloriques n’est pas un phénomène nouveau, c’est même une pratique des plus anciennes. D’une part, le transfert culturel des contes et des mythes entre les civilisations à travers les voyages commerciaux et les migrations a donné naissance à des variantes de tropes1 similaires (e.g Cendrillon, conte d’origine chinoise ré-imaginé par Perrault au XVIIe siècle). D’autre part, la redécouverte des monuments des littératures an-tiques, notamment à la Renaissance, a pu inspirer aux auteur ice x’s de cette époque des pastiches rendant hommage à ces différents genres et pratiques littéraires grecques et latines. On peut citer parmi eux le genre de la pastorale, notamment très en vogue au XVIIIe siècle. Héritier des mythes grecs se déroulant en Arcadie, région sous l’égide du dieu des bergers Pan, ce genre représente des aventures incluant souvent des histoires d’amour entre bergers et bergères.
Elles illustrent une vision idéalisée de la vie campagnarde et montagnarde supposée innocente et issue d’un âge d’or mythologique antérieur à la corruption des hommes et aux fléaux frappant l’humanité. Les romans L’Astrée de Honoré d’Urfé (1607-1627) ainsi que Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre (1788) en sont deux des exemples les plus représentatifs.
Un des points communs les plus évidents entre toutes ces réécritures est leur ancrage profond dans le contexte historique, culturel, social et artistique qui les a vues naître. Réécrire une histoire canonique, qui plus est si la nouvelle œuvres est par la suite à son tour canonisée pour devenir un classique, ne se fait en effet jamais au hasard, il s’agit toujours du fruit du zeitgeist2 : c’est une manière pour les arts et la littérature de rendre plus accessibles, grâce à des références déjà connues de leur public, les nouvelles connaissances et débats philosophiques de leur époque. Réécrire telle histoire canonique dans ledit contexte revient donc, dans un moment d’incertitude quant à l’avenir de la société, à chercher des réponses dans le passé, à rappeler que nos ancêtres se sont déjà posé ces questions, et rappeler comment iels ont essayé d’y répondre, afin de s’en inspirer des siècles plus tard… ou pas. En voilà une R’évolution artistique et sociale!
Dans cet article, on s’intéressera à un exemple en particulier de réécriture d’un classique faisant écho aux Révolutions historiques et sociales de son époque : le roman postcolonial La Prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea) de Jean Rhys, autrice mi-blanche mi-caribéenne (1966), conçu comme un pre-quel du roman gothique Jane Eyre de Charlotte Brontë (1847). Il imagine l’histoire de Bertha Mason, née Antoinette Cosway, première épouse « caribéenne blanche » de Mr. Rochester, qui épousera en second mariage le personnage éponyme de l’œuvre de Brontë.
Il convient tout d’abord de définir le genre de la littérature postcoloniale. Coïncidant avec les premiers mouvements mondiaux de décolonisation dans l’ex empire britannique3, il apparaît à partir des années 1950, notamment grâce au roman pionnier Tout s’effondre (1958) de l’auteur nigérian Chinua Achebe, qui raconte la vie précoloniale dans un village du sud de son pays dans les années 1880 et l’arrivée des Britanniques à la fin du siècle. Il s’agit d’un genre littéraire trouvant sa légitimité dans sa mise en avant de ce que l’on appelle de nos jours les own voices. Ce sont des œuvres d’auteur.ice.x.s racisé.e.x.s mettant en scène des personnages racisés dans les ex colonies comme dans les ex métropoles, dont les expériences de vie sont représentatives de la réalité matérielle de ce que ces auteur.ice.x.s ont elleux-mêmes vécu. Auparavant, les œuvres littéraires traitant de thématiques coloniales étaient écrites par des auteur.ice.s blanc.he.x.s, mettaient majoritairement en scène des personnages blancs et n’étaient tout de même pas exemptes de racisme. C’est le cas de Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad (1899), roman en partie autobiographique dénonçant du point de vue de Kurtz, un homme blanc, la colonisation au Congo à travers l’implémentation des comptoirs coloniaux.
En ce qui concerne La Prisonnière des Sargasses, le roman s’intéresse audit personnage d’Antoinette. A juste titre, car elle n’a dans Jane Eyre qu’un rôle mi-neur, et fait surtout l’objet d’une diabolisation par son mari Mr. Rochester (celui qui la nomme Bertha), qui la prétend folle et l’enferme peu après leur mariage et son rapatriement en Angleterre dans le grenier de son manoir. Il s’agit de fait d’un des personnages emblématiques de ce qui sera par la suite décrit comme un trope’ de la littérature gothique du XIXe siècle et de ses genres héritiers : la « mad woman in the attic», la folle dans le grenier. Il s’agit de personnages de femmes présentées comme folles et enfermées par leur famille dans le grenier. Des personnages inspirés des féministes de l’époque, qui revendiquaient le droit à l’indépendance intellectuelle mais n’avaient bien sou-vent, quand par ailleurs elles venaient des classes supérieures et disposaient au préalable des moyens matériels pour essayer de se le permettre, nulle part ailleurs dans leur maison où écrire seules que le grenier. C’est pour cette raison que Virginia Woolf publie en 1928 la transcription de ses conférences données à l’université de Cambridge, Un lieu à soi, dont le postulat est que la clé de l’indépendance intellectuelle féminine consiste en une stabilité financière et la détention d’un lieu rien qu’à elles, où elles puissent écrire sans être sans cesse sollicitées par leur famille.
A noter également que l’existence de Bertha la pose directement en rivale de Jane l’empêchant de vivre son histoire d’amour avec Mr. Rochester, ce qui accentue encore sa diabolisation.
In fine, La Prisonnière des Sargasses cherche à réhabiliter un personnage féminin discriminé par ses origines à moitié caribéennes4, mais encore sur le plan de sa santé mentale. Il s’agit en effet d’une dynamique de malédiction héréditaire dont souffrait aussi la mère d’Antoinette, ce qui contribue à la psychiatrisation des femmes, phénomène intrinsèquement lié à la genèse de la médecine psychiatrique contemporaine du roman de Charlotte Bronte. Une « hystérie » qui n’est en réalité autre qu’un diagnostic sanctionnant la vengeance de sa mère malheureuse sur son mari violent. Le décentrement du roman de Rhys de l’histoire originelle se constate jusque dans l’effacement partiel de Mr. Rochester puisqu’il est jamais nommé au cours de l’intrigue. Ce choix permet de condamner de manière encore plus flagrante les violences patriarcales qu’il fait subir à Antoinette, d’abord en abusant de son amour pour lui puisqu’il ne daigne l’épouser que pour sa fortune, ensuite en prenant peur face à son indomptabilité et décidant de l’arracher à sa terre natale pour la ramener dans la sienne.
Héritier du roman gothique qu’est Jane Eyre, La Prisonnière des Sargasses explore cette atmosphère en l’enracinant dans le décor caribéen d’une île libérée il y a peu du joug de l’esclavage, où l’ancienne fortune de ceux qui possédaient des esclaves, comme la famille d’Antoinette, n’est plus. Ce qu’il en reste n’est plus que fantômes, vestiges en ruine au milieu de la jungle où l’atmosphère est lugubre, tel le manoir d’été de la mère d’Antoinette où Mr. Rochester et elle passent leur lune de miel. Lune de miel qui vire au cauchemar en partie à cause de cette atmosphère oppressante, où la nature sauvage autour d’eux se rebelle tels les esclaves affranchis, l’orage et le déluge ayant finalement raison de la rationalité des jeunes mariés.
La Prisonnière des
Sargasses est un classique postcolonial faisant écho aux R•évolutions historiques et sociales de son époque.
Pour autant, le roman reste ambigu autour des thématiques de race, de classe sociale et de féminisme. L’autrice elle-même ne se revendiquait pas du mouvement féministe, et l’inspiration autobiographique se ressent dans la manière dont elle dépeint les relations de race et de classe : Antoinette est fille d’anciens maîtres d’esclaves, dont la fortune s’est évaporée suite à l’abolition de l’esclavage sur leur ile, ce qui leur laisse un ressentiment permanent tout au long de son enfance, vis-à-vis des esclaves affranchis qui les haïssent comme des autres familles blanches de l’ile qui les prennent de haut, ayant perdu toute appartenance passée. La représentation des personnages originaires des Caraibes est donc celle d’une famille de blancs caribéens qui parviennent à retrouver leur fortune momentanément perdue, et non celle de personnages racisés ayant vécu l’esclavage et la miso-gynoir dans leur chair.
Si au terme de cet article j’ai pu vous donner envie d’en savoir plus sur ce genre littéraire et de lire d’autres représentations postcoloniales, je vous invite à découvrir le livre de Chinua Achebe mentionné plus haut, ainsi que La Claire lumière du jour d’Anita Desai et Le dieu des petits riens d’Arundhati Roy (littérature indienne).
- Trope : un thème, un motif, une situation ou un schéma narratif
récurrent que l’on retrouve fréquemment dans les histoires
(Wikipédia) ↩︎ - Zeitgeist : littéralement « esprit du temps » ; terme emprunté à la philosophie allemande désignant les questions en débat et la sensibilité d’une époque (Wikipédia) ↩︎
- A noter : pour Salman Rushdie, auteur indien du XXe-XXIe siècle, la littérature du Commonwealth n’existe pas, car cette appellation la différencierait des littératures britannique et américaine, le tout dans une dynamique d’eurocentrisme raciste : « Commonwealth literature is “positioned below English literature ‘proper’— or (…) it places English literature at the centre and the rest of the world at the periphery.” » ↩︎
- Les Caraïbes étaient, à l’époque où se déroule les deux romans, connues sous le nom d’Indes occidentales (« West Indies ») ↩︎

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