UNE VALSE À TROIS DANSEURS : LE ROI DANOIS, LE CHEVALIER TEUTONIQUE ET L’INSURGÉ LORS DU SOULÈVEMENT DE LA SAINT-GEORGES EN ESTONIE MÉDIÉVALE (1343 – 1346)
Sirian Laplace, Histoire
Désigné comme un temps moyen où la politique semble ralentie, où la révolution laisse place à des révoltes paysannes, les jacqueries. En incluant le jeu politique des seigneurs féodaux en son sein, la Jurioo Ulestous, ou «soulèvement de la Saint-Georges» estonien, est alors particulièrement originale. Perçu comme un acte fondateur de l’identité estonienne contemporaine, l’évènement est pour le moins discuté. Est-ce une révolte des Estoniens dès le 14e siècle contre une élite alemande représentée par l’Ordre Teutonique ou bien le fruit d’alliances militaires entre seigneurs de guerre aux origines diverses ? Toujours est-il que dans cette danse à trois entre insurgés (estoniens, vassaux félons), chevaliers teutoniques voulant s’accaparer l’ensemble de l’Estonie pour leur ordre et une royauté danoise qui tente de conserver ses terres, le soulèvement cristallise des jeux politiques passionnants que nous raconte Mihkel Mäesalu, maître de conférences à l’université de Tartu en histoire médiévale et spécialiste de l’événement. L’entretien qui va suivre a été traduit de l’anglais et formaté selon les besoins éditoriaux de Hors-Sac et a été entrepris le 28/05/2026 à l’université de Tartu.
Part 1: Comprendre le soulèvement de la nuit de la Saint-Georges
Sirian Laplace (pour H-S) : Pouvez-vous décrire brièvement ce que fut le soulèvement de la Saint-Georges ?
Mihkel Mäesalu: Donc c’est un soulèvement qui a eu lieu la veille de la Saint-Georges (d’où son nom), soit le 22 avril 1343 au nord-ouest de l’Estonie dans une région appelée Harjumaa sous domination danoise. Si au début la révolte semble être locale, elle s’étend rapidement à l’évêché voisin de Saaremaa qui n’est pas sous le joug danois. La seule autre force politique présente, l’Ordre des chevaliers teutoniques, reste neutre jusqu’à mai 1343, lorsqu’il défait les insurgés à Tallinn. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’ils s’imposent eux-mêmes comme « protecteurs » de l’Estonie danoise et prennent le contrôle de deux châteaux appartenant à la royauté danoise. Durant l’été 1343, les rebelles de Harjumaa et Saareamaa organisent une attaque contre l’ordre teutonique.1 En octobre, la branche livonienne de l’Ordre demande des renforts au grand maître de l’Ordre (alors en Prusse) pour mater les rebelles. Après le combat de la « Saint Martin » ils réduirent à néant l’armée des rebelles d’Harjumaa mais butent contre le reste des insurgés réfugiés sur l’ile de Saaremaa, on doit attendre seulement février 1345 pour voir leur destruction attestée dans les sources.
S.L: Maintenant que nous avons établi la chronologie des évènements, qui étaient les rebelles et pourquoi se sont-ils révoltés ?
M.M: Il est difficile d’identifier les rebelles car les sources dont nous disposons ont été écrites par l’Ordre Teutonique, en partie pour des raisons apologétiques2… Les rebelles sont décrits comme des apostats3 ?, des païens ou des perfides Estoniens, mais cela semble être une stratégie de légitimisation des actions militaires de l’Ordre à leur égard. Mon interprétation serait que les rebelles avaient d’autres motivations en fonction de leur territoire d’origine (Harjumaa ou Saaremaa).
Le soulèvement de la Saint-Georges était donc plus un jeu d’alliances politiques qu’une révolte populaire.
« Les historiens avaient été critiqués pour ne pas avoir donné suffisamment d’importance au soulèvement de la Saint-Georges. Je dirais c’est toujours ce à quoi il faut s’attendre lorsque l’on conteste un récit établi. »
Part 2: Une révolution historiographique ?
S.L: J’ai maintenant compris votre point de vue sur cet évènement, lequel est assez débattu dans l’historiographie. Si vous avez brièvement à décrire les précédentes interprétations historiographiques…
M.M: …Je dirais que le débat était centré autour de deux interprétations concurrentes qui sont apparues à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. La première, dite « Germano-balte », d’auteurs de l’élite allemande, pensait que c’était une révolte de paysans estoniens. Les auteurs de langue estonienne affirmèrent que c’était une révolution nationale de paysans estoniens cherchant leur indépendance de l’élite germanophone. Ce débat met en perspective les tensions ethnopolitiques dans l’Estonie de la fin du 19e siècle et du 20e siècle.
S.L: Comment, alors, est-on passé d’une historiographie ethnique à votre interprétation de la compétition politique ?
M.M: Je dirais que c’est un changement, quoique, pas vraiment une rupture car cela était très graduel. Par exemple, nous savions déjà lors de la seconde moitié du 20e siècle que ce type d’alliance existait entre les rebelles et le vice-roi de Suède en Finlande. Mais ces dernières ont toujours été interprétées au prisme des élites germano-baltes oppressant les paysans estoniens. En fait, c’est depuis les années 2000, voire depuis 2011 et 2016 qu’un « turn », bien que je n’aime pas cette appellation, a pris place.
S.L: Donc c’est vraiment très récent ?
M.M: Oui, c’est très récent.
S.L: Et dans quelle mesure pouvons-nous dire que le soulèvement de la Saint-Georges a peut-être amené une révolution épistémique/historiographique dans la pratique des sciences historiques en Estonie ?
M.M: Ça dépend. En fait, c’est plus une question de sources privilégiées par les historiens. Je dirais que puisqu’il y a, si je me souviens bien, à peu près dix chartes traitant de cet évènement, travailler dessus, c’est indubitablement un travail centré autour des chroniques. En fait, le changement épistémique provient de l’interprétation faite des chroniques et d’une en particulier qui n’existe qu’à travers la retranscription d’un notaire du 16e siècle de Brême nommé Johann Renner qui travaillait pour l’Ordre Teutonique en Livonie. Pour comprendre, il écrit une chronique trouvée en 1870 aux archives de Brême, dans laquelle il déclare avoir utilisé une chronique rimée écrite 200 ans auparavant, au 14e siècle donc par un prêtre de l’Ordre nommé Bartholomée . Le fait est que jusqu’alors la plupart des interprétations de la chronique de Renner convergeaient sur la fidélité de Renner à la chronique de Bartholomée. C’est une interprétation très audacieuse ! Ce serait oublier le laxisme possible de Renner qui écrit plus pour une audience protestante (luthérienne) que Bartholomée (qui écrit pour une audience catholique) ! Le renouveau de 2010 a alors consisté à reconsidérer la fiabilité et l’importance de la chronique de Renner. Le travail de Linda Kaljundi a aussi montré que les chroniques du 14e siècle utilisées pour juger de la fiabilité de la chronique de Renner présentent les rebelles comme infidèles là où Renner au 16e siècle les dépeint comme des paysans.
Part 3: La nuit de la Saint-Georges aujourd’hui
S.L: Donc en réalité, le corpus de sources s’en est retrouvé largement réduit ?
M.M: Oui, oui, c’est ça. De plus, il y a une polémique autour de cela car c’est très lié aux célébrations des vétérans de guerre en Estonie. La plupart sont célébrées au centre du pays, à Paide, un important lieu du soulèvement, symbole d’une résistance acharnée des rebelles estoniens. De manière plus modérée, dans les premières phases de la rébellion, les chevaliers Teutoniques ont accueilli des pourparlers avec quelques chefs des rebelles dans le château de Paide et les ont massacrés à l’issue de ceux-ci. Je pense que l’Ordre a tenté de négocier une trêve entre le vice-roi du Danemark et les rebelles d’Harjumaa. Quand les pourparlers ont échoué, les chevaliers de l’Ordre ont aussi emprisonné le vice-roi du Danemark (il est noté prisonnier là-bas en 1344), mais je ne peux pas prouver qu’il a été fait prisonnier durant ces pourparlers.
S.L: Et par conséquent, quel fut l’impact de ce « renouveau historiographique » des années 2010 sur l’opinion publique ?
M.M: Il y a eu en effet une controverse quelques années avant, particulièrement parmi les vieilles générations autour de la publication d’un travail collectif sur l’histoire de la Livonie. Les historiens avaient été critiqués pour ne pas avoir donné suffisamment d’importance au soulèvement de la Saint-Georges. Je dirais que c’est toujours ce à quoi il faut s’attendre lorsque l’on conteste un récit établi. Ce qui me dérange, ce n’est pas tant que le soulèvement soit interprété sous un angle ethnique que sous un angle nationaliste. On peut faire des interprétations ethniques sans tomber dans le nationalisme.
S.L: Surtout que la nation est une catégorie d’analyse plus propre à notre époque actuelle.
M.M: Oui, et au-delà, lorsque nous regardons en arrière, nous pouvons dire qu’appliquer une grille de lecture nationaliste à un évènement est une fausse méthode de recherche historique. Cependant, cela reste paradoxalement une méthode lorsque l’on tend à interpréter des sources sous le prisme de l’ethnicité, c’est donc une frontière fine qu’il faut se garder de franchir.
S.L: Merci pour votre temps, c’était passionnant!
M.M : Merci également, j’espère que j’ai pu répondre à vos questions. —
Bibliographie
Mäesalu, Mihkel (2025). « The St. George’s Night Uprising (1343-1345) in Medieval Livonia. How an elite rebellion has been misinterpreted as a farmer-insurrection ». Leidschrift: Historisch Tijdschrift, 40 (3), 95−115.
- L’ordre teutonique est un ordre de chevalerie qui avait pour base le nord de la Pologne et Allemagne actuelle mais des filiales “branches” en Livonie (actuelle Estonie et Lettonie). ↩︎
- Si l’on prend le territoire danois de Harjumaa, il y a une forte probabilité que ce soit une révolte fiscale.
En effet, au début de la décennie 1340, une nouvelle taxe a été appliquée par le roi du Danemark, laquelle a provoqué une résistance des monastères cisterciens démontrant, à l’occasion, que le mythe du « rebelle païen »* doit être nuancé. Les rebelles de Harjumaa avaient une alliance secrète avec le vice-roi de Suède en Finlandes. Une flotte de guerre en provenance de la Finlande remplie de soldats est arrivée près de Tallinn peu de temps après que les chevaliers teutoniques ont écrasé les rebelles et assiégé la ville. ↩︎ - La révolte de Saaremaa était largement une réaction face aux événements à Harjumaa et montrait le soutien donné à Harjumaa par les rebelles combattant contre les chevaliers Teutoniques. ↩︎

Laisser un commentaire