Il n’y a pas d’âge pour la lutte


Isidore Ernotte – Lasserre, Sociologie

« 20 juillet 2023, 11 heures, Pays de Montbéliard. Avec Christian, nous passons à Audincourt chercher Viviane, sa grande amie devenue progressivement aveugle depuis cinq ans, pour aller déjeuner chez Lili, une camarade du syndicat, de l’autre côté de l’agglomération, à vingt minutes de route de là. À quatre-vingt-six ans, Lili habite dans la maison acquise avec son mari bien avant le suicide de celui-ci il y a trois ans. Quand nous arrivons chez elle, sa fille Martine, voisine et amie de Christian, est déjà là. Les trois femmes sont, comme Christian, à la retraite et toujours mobilisées à la CGT; les liens de parenté et d’affection forment aussi la « famille » syndicale. L’ambiance est très chaleureuse. Lili a dressé la table dans le salon pour honorer les invités et faire valoir ses qualités de cuisinière. Viviane vit seule, comme Lili, Martine et Christian. Elle est particulièrement heureuse de sortir de chez elle et de prendre le temps de discuter avec une vieille amie du syndicat qu’elle n’a plus l’occasion de voir si souvent.

Nous partons avant le dessert, qui sera pris plus tard. En effet, à 14 heures a lieu une cérémonie d’hommage à Jean-François, ancien responsable de la CGT d’Audincourt décédé la semaine dernière, à soixante-quatre ans. Près de cent personnes sont réunies sur le petit espace enberbé à côté du parking de l’UL. » (Renahy, 2024).

Cet extrait de journal de terrain du sociologue Nicolas Renahy décrit un épisode de la vie quotidienne du groupe des « Ceux de 89», comme ils aiment à se nommer en référence à une grève victorieuse de cette époque. Après plus de 40 ans de carrière dans les usines de Sochaux à fabriquer les voitures de l’entreprise Peugeot, le temps de la retraite est venu. Mais ne croyez pas que retraite rime avec fin de la lutte ! Au contraire, c’est à cette période que leur carrière militante se prolonge comme l’a montré l’enquête qui dura plusieurs mois. Précisons au passage que notre citation d’introduction est un extrait du journal de terrain, c’est-à-dire un ensemble de notes prises dans le feu de l’action par le sociologue. En effet, Renahy réalise une enquête ethnographique, c’est-à-dire un mode d’enquête où il s’agit de décrire finement, par l’immersion de longue durée (ici plusieurs mois) dans un milieu (ici le groupe militant retraité), tout ce qu’il se passe : interactions, discussions, différents évènements… Selon les objets de recherches et les pratiques des chercheur.euses, la description est plus ou moins minutieuse et cible certaines caractéristiques (les interactions entre militants et élus politiques par exemple). Le réel étant inépuisable, il est impossible de TOUT décrire. L’enjeu de cette méthode dite « qualitative » est de donner à voir les individus pris dans leur quotidien, entre les différentes sphères de vie et dans le contexte de certains rapports sociaux (travail/famille/activités militantes etc.) afin de décrire leurs catégories de pensée, c’est-à-dire leurs façons de voir et d’agir dans le monde social, et d’expliquer précisément leurs pratiques. En résumé, répondre à la question : pourquoi les gens font-ils ce qu’ils font, comme ils le font ?

Ne croyez pas que retraite rime avec fin de la lutte !

Le groupe de retraité.es de la CGT décrit dans ces lignes interroge sur de nombreux plans : qu’est-ce que vieillir dans le monde ouvrier ? Quelle place les syndicalistes retraités occupent-ils/ elles encore dans le monde du travail qu’ils/ elles ont quitté ? De quel accompagnement bénéficient-ils dans l’après-travail que constitue la retraite ? Autant de questions contemporaines qui nous rappellent l’urgence à ne pas considérer les retraités comme des gens d’un ancien temps révolu, devant laisser la place aux nouvelles générations, mais au contraire, permettez-moi d’ajouter, comme des appuis pour faire converger les intérêts et les luttes !


▶ Après plus de 40 ans dans les usines Peugeot, le temps de la retraite est venu. Mais elle ne rime pas avec fin de la lutte ! Numa Bachelier

Ce groupe de militant.es dont le noyau dur compte une trentaine de membres, s’est formé durant de nombreux évènements ayant marqué l’histoire des luttes syndicales dans l’entreprise, depuis leur jeunesse de mai 1968, en passant par les grèves massives des années 1980 jusqu’aux mobilisations contre la réforme des retraites de 2023, les « Anciens de Peugeot » forment avant tout un groupe de solidarité. Ce dernier se structure autour d’une solidarité du care1 sans abandonner la lutte politique. En effet, le groupe se retrouve aussi bien chez les uns et les autres pour passer du bon temps et rendre service, que pour tracter et manifester ! L’Union Locale de la CGT (IUL) avec sa branche de retraité.es s’est constituée en « famille syndicale » par la proximité et les liens forts de sociabilités dont le ciment est plus que politique : il est de l’ordre du mode de vie ouvrier. Les liens qui se tissent dans la lutte syndicale au travail perdurent et se prolongent ensuite dans des activités du quotidien ouvrier et du territoire local, comme la chasse et la coupe du bois qui mettent en valeur un esprit manuel et un travail du corps. Ces activités servent de lieu de transmission intergénérationnelle entre les retraité.es et les plus jeunes travailleur.euses.

Renahy retrace ainsi la genèse du groupe et de l’engagement de ses membres sous ses différentes formes dans le syndicalisme notamment sous le prisme des rapports sociaux de genre. Il interroge aussi les formes de désengagement de certains militants sans renier leurs convictions.


Ainsi, dans un contexte de transformations des solidarités et des modes de vie ouvriers, couplé à la montée de l’extrême droite dans les classes populaires, cet ouvrage offre une perspective originale par sa dimension historique et longitudinale2. Aussi, l’enquête ouvre un champ de réflexion sur la vieillesse en milieu ouvrier, qui, dans ce cas, joue un rôle d’importance majeure dans la structuration des luttes collectives du monde ouvrier local en permettant d’un côté de mobiliser, de l’autre de former les nouvelles.eaux militant.es. Comme quoi, il n’y a pas d’âge pour faire la révolution !

Bibliographie

Nicolas Renahy, Jusqu’au bout. Vieillir et résister dans le monde ouvrier, 2024, La Découverte

Giovanni Prete, « Nicolas Renahy. Jusqu’au bout », 2024

  1. Le secteur du « care » renvoie à l’ensemble des soins à autrui, aide matérielle et émotionnelle dans le monde professionnel mais aussi dans les relations interpersonnelles. Ici, il renvoie au solidarités et au soutien sous formes de différents services rendus entre ami.es ↩︎
  2. Stéphane Beaud et Michel Pialoux dans Retour sur la condition ouvrière (2012) rendent compte du mode de vie ouvrier sur ce même terrain avec les mêmes enquêté.es. D’autres enquêtes sociologiques de leur faits sont sorties de ces expériences ethnographiques. ↩︎

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