Victoria Paul, Philosophie
Quel est selon vous le point commun entre le Népal, One Piece et la politique ?
Si vous étiez scotchés à votre téléphone à la rentrée 2025, vous avez sûrement la réponse tant les images des manifestations népalaises ont inondé les réseaux sociaux. Surnommée la révolution de la Gen Z, ce mouvement a vu les Népalais envahir les rues en septembre 2025 pour demander la démission du gouvernement, accusé de népotisme1 et de corruption. Pourtant, leurs revendications ne se sont pas limitées à leur territoire, elles ont inspiré une jeunesse internationale, unie par des symboles communs et un ras-le-bol des élites corrompues.
Retour donc sur un mouvement Gen Z, capable de transcender les classes et les frontières.
L’élément déclencheur : les réseaux sociaux ?
On explique généralement l’insurrection au Népal par la décision du gouvernement le 4 septembre d’interdire une trentaine de réseaux sociaux, dont X (anciennement Twitter), Facebook, Instagram, WhatsApp ou encore YouTube. Pour autant, la réalité est bien plus complexe.
Tout commence fin août 2025 lorsque le gouvernement pose un ultimatum aux plateformes numériques : soit elles nomment un représentant local au Népal et une personne chargée de la régulation de leurs contenus, conformément à un arrêt rendu en 2023 par la Cour Suprême; soit elles seront bloquées dans le pays d’ici sept jours. Quelques jours plus tard, le gouvernement annonce le blocage de 26 plateformes, suscitant une vive réaction de la part de la population. Car si la mesure se présente comme un moyen de lutter contre la désinformation, elle a été interprétée par la population comme une tentative de censurer les critiques du gouvernement et des inégalités sociales qui se multiplient sur les réseaux. En effet, des vidéos devenues virales sous le #nepobaby – combinaison des mots népotisme et baby (enfants en anglais) – dénoncent le train de vie luxueux des enfants des personnalités politiques, en contraste avec les conditions de vie du citoyen moyen.
Ces images sont propres à susciter l’émotion dans une société gangrénée par la pauvreté et la corruption. Selon le gouvernement, 20% des Népalais vivent en dessous du seuil de pauvreté fixé par le gouvernement. Autrement dit, 20 % des Népalais doivent vivre avec 200 roupies par jour et par personne (ce qui équivaut à 1,40 euro par jour, et donc à 42 euros par mois2). Au même moment, l’ONG Transparency International a classé le Népal comme l’un des pays d’Asie les plus corrompus3. Dans ce contexte de corruption, l’interdiction des réseaux a été immédiatement perçue comme une tentative de censure visant à faire taire les questions face aux styles de vie luxueux des « nepobaby» et sur l’origine de l’argent qui a permis de les financer.

▲ Gen z movement against corrupted government, 08, 09 sep 2025
हिमाल सुवेदी (Himal Suvedi), Wikimedia Commons
Plus qu’une simple censure, bloquer les réseaux sociaux revient également à compromettre les moyens de communications entre la population locale et les migrants travaillant à l’étranger, dont une grande partie de la population dépend financièrement.
A cela s’ajoutent les ravages du séisme de 2015 (9000 morts), la pandémie de Covid-19, une crise bancaire en 2023, un taux de chômage supérieur à 20 % chez les 15-24 ans, et vous avez un terreau propice à une révolution d’une ampleur exceptionnelle.
Une révolution éclair, rapide et incendiaire
Une première manifestation éclate le 8 septembre. Si elle se voulait pacifique, elle dégénère rapidement lorsque la police tire sur les manifestants alors qu’ils essayent de pénétrer le Parlement, faisant 19 morts. À la fin de la journée, on compte au total
24 morts et 400 blessés. Le couvre-feu est alors imposé et deux membres du gouvernement démissionnent. Malgré les tentatives d’enliser les mouvements contestataires, le mouvement redouble de force le lendemain. Les manifestants ne tardent pas à envahir les bâtiments gouvernementaux et les résidences privées des politiciens. Le pays est en feu, au sens littéral du terme : le Parlement (Singha Durbar), la Cour suprême, les grands ministères sont incendiés, mais aussi des stations de police, des villas, des hôtels et le siège du quotidien The Kathmandu Post. Au-delà de la capitale, sur les 753 gouvernements locaux, près de 300 sièges présentent de sérieux dommages. Ces incendies ne sont pas anecdotiques, avec eux, ce sont les symboles du pouvoir qui sont directement attaqués. En réponse, le Premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli est contraint de démissionner. Le Népal se retrouve dès lors confronté à un désordre politique exceptionnel.
De ce désordre, la Gen Z propose une solution originale : une élection via Discord. La plateforme se retrouve en effet être un point névralgique des discussions et des débats politiques, en particulier le groupe Youth Against Corruption qui regroupe plus de 160 000 membres, et qui est modéré par l’ONG Hami Nepal4. Rapidement, il se transforme en lieu de discussion concernant le gouvernement par intérim à élire, les sessions étant simultanément retransmises en direct sur YouTube.
Au final, un sondage regroupant près de 8000 votes désigne Sushila Karki comme le meilleur choix pour diriger ce nouveau gouvernement. Elle devient par la suite la Première ministre du gouvernement par intérim et la première femme de l’histoire de son pays à occuper ce poste.
Un mouvement qui dépasse les frontières ?
Regroupées sous le nom de
« manifestations de la
génération Z », les
motivations de ces
mouvements de contestation
sont très diverses
La situation au Népal n’est pas un événement isolé, elle s’inscrit dans un mouvement plus large de contestations menées par la jeunesse dans de nombreux pays. Regroupées sous le nom de « manifestations de la génération Z », les motivations de ces mouvements sont très diverses : les inégalités, la baisse du niveau de vie, la corruption, le recul démocratique et l’autoritarisme. Cependant, ils sont unis par une même volonté : lutter contre un système qui distribue des privilèges et prive de droits fondamentaux.
La situation au Népal présente par exemple des ressemblances frappantes avec la révolte de 2024 au ressemblances frappantes avec la révolte de 2024 au Bangladesh – qui a chassé l’autoritaire Sheikh Hasina – et celle de 2022 au Sri Lanka qui a provoqué la chute du clan Rajapaksa. Dans ces trois cas, les manifestations se sont organisées via une plateforme numérique décentralisée et réclamaient le retour à une Constitution parlementaire débarrassée de la corruption. Elle s’est également inspirée du mouvement étudiant indonésien, comme le souligne Ayusha, étudiante en économie interrogée par Médiapart: « Les étudiants indonésiens postaient sur TikTok des vidéos contre les fils de politiciens corrompus, qui étalent un mode de vie fastueux et indécent. Au Népal, nous avons les mêmes « Nepokids » et nous avons commencé à les incriminer en ligne »5.
Les manifestants eux-mêmes se revendiquent de cette jeunesse internationale, et plus précisément de la génération Z, transformant des éléments de la popculture des années 2000 en véritables symboles révolutionnaire comme le drapeau de One Piece représentant une tête de squelette coiffée d’un chapeau ou les trois doigts levés de Hunger Games. Ainsi, que ce soit au Sri Lanka, au Bangladesh, au Pérou, en Colombie, au Maroc ou encore à Madagascar, la jeunesse se drape de ses symboles pour lutter contre un système profondément inégalitaire.
Au final, malgré des revendications similaires, les manifestations Gen Z n’ont pas toutes abouti aux mêmes résultats. Les manifestants furent par exemple sévèrement réprimés au Maroc, alors qu’en Serbie, les manifestations, commencées en 2024, se poursuivent encore aujourd’hui et ont abouti à la démission du président et à l’organisation de nouvelles élections législatives en octobre. Pour autant, elles partagent un message commun: tant qu’il existera des injustices et de la misère sociale, une jeunesse sera là pour y répondre. La GenZ, qui a grandi en se rêvant Katniss Everdeen6 ou Luffy7 n’est pas une exception. Face aux nouvelles menaces existentielles que sont la crise climatique, le développement des armes nucléaires ou l’émergence des intelligences artificielles, elle paraît même plus révoltée que jamais.
Sources
Pranav Baskar, « The Activists and the Anime», The New York Times, 30 Septembre 2025
Hannah Beech, « « We are in a Zero State »: Scenes From the Ashes of Nepal’s Capital», The New York Times, 17 Septembre 2025
Bhadra Sharma et Alex Travelli, « The Forces Behind Nepal’s Explosive GenZ Protests », The New York Times, 9 Septembre 2025
Meena Kandasamy, « The Arab Spring Gets a Reboot in Asia », The New York Times, 19 Septembre 2025
Pierre Daum, « Sur les routes du Népal», Le Monde Diplomatique, avril 2025
« Nepal living standards survey IV 2022-23 », Central Bureau of Statistics, Katmandou, février 2024
François Bougon, « La jeunesse enflamme le Népal et renverse un pouvoir corrompu», Médiapart, 9 Septembre 2025
Côme Bastin, « Après le Bangladesh et le Sri Lanka, la jeunesse du Népal congédie sa classe politique », Médiapart, 15 Septembre 2025
- Abus de quelqu’un qui use de son autorité pour procurer des avantages aux gens de sa famille (définition issue du Larousse) ↩︎
- Nepal living standards survey IV 2022-23 », Central Bureau of Statistics, Katmandou, février 2024 ↩︎
- Bhadra Sharma et Alex Travelli, « The Forces Behind Nepal’s Explosive GenZ Protests », The New York Times, 9 Septembre 2025 ↩︎
- Mouvement citoyen jeune au Népal créée en 2015, qui joua un rôle
important dans les protestations ↩︎ - Côme Bastin, « Après le Bangladesh et le Sri Lanka, la jeunesse du Népal congédie sa classe politique », Médiapart, 15 Septembre 2025 ↩︎
- Personnage principal de la série Hunger Games, connu pour avoir mené la révolution contre le gouvernement cruel de son pays ↩︎
- Personnage principal du manga One Piece, il cherche avec son équipage un trésor qui lui permettrait d’être l’homme le plus libre des mers. ↩︎



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