Revendiquer un territoire, mode d’emploi

Marie Poisson – Quinton, Géographie

Saviez-vous que vous assisterez peut-être bientôt à la naissance d’un nouvel Etat reconnu internationalement ?

Le ler septembre 2027, Bougainville pourrait devenir le 194e Etat reconnu de la planète. Cette région autonome de Papouasie-Nouvelle-Guinée, située dans l’océan Pacifique, s’est prononcée à 97,7 % en faveur de son indépendance lors d’un référendum organisé en 2019. Mais prudence : avant de devenir officiellement un État, cette indépendance doit encore être ratifiée par le Parlement de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Alors rendez-vous en 2027!

Ce petit événement nous rappelle une chose essentielle : la carte du monde n’est jamais tout à fait achevée. Au fur et à mesure de l’histoire, la planète s’est vue coupée, découpée et recoupée de toutes parts. Des pays aux nations, en passant par notre conception très européenne de l’Etat-Nation1 notre globe est toujours le théâtre de la création, de la disparition et de la transformation d’entités spatiales, des plus classiques aux plus étranges.

Devenir un Etat

Peut-on créer un espace à l’abri du monde pour expérimenter une autre manière de vivre ?

Ainsi, depuis que les États modernes ont fixé leurs frontières, certains territoires, communautés ou même individus ont contesté leur appartenance à un pays existant. Ces aspirations indépendantistes peuvent naître d’un sentiment d’identité culturelle, d’un désaccord politique, d’une volonté d’autonomie économique ou, plus simplement, d’une contestation symbolique du pouvoir en place.

Certaines de ces revendications débouchent alors sur la création de nouveaux États reconnus par la communauté internationale. Il s’agit des cas où un territoire parvient à obtenir son indépendance et à être reconnu par l’ONU. Le pays candidat doit d’abord obtenir le vote favorable du Conseil de sécurité, sachant que les 5 membres permanents (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni) possèdent un droit de veto et peuvent bloquer la candidature. Si le Conseil de sécurité donne son feu vert, l’Assemblée générale doit voter l’admission à une majorité des deux tiers. C’est notamment le cas du Soudan du Sud, devenu indépendant en 2011 après des décennies de guerre civile.

D’autres revendications restent quant à elles des projets inaboutis. Ces territoires remplissent, dans les faits, la plupart des critères d’un Etat : ils possèdent un gouvernement, une population permanente, une administration, une monnaie ou encore une armée.

Pourtant, leur existence n’est reconnue que par une partie de la communauté internationale, pour plusieurs raisons. Par exemple, un pays qui perd une partie de son territoire considère généralement cette indépendance comme illégale : la Serbie ne reconnaît pas le Kosovo, et la Moldavie ne reconnaît pas la Transnistrie. Certains gouvernements refusent par ailleurs de reconnaître de nouveaux Etats pour ne pas encourager des rébellions ou des envies d’indépendance chez eux : ainsi, l’Espagne ne reconnaît pas le Kosovo pour éviter de légitimer les velléités indépendantistes de la Catalogne ou du Pays Basque. Les grandes puissances utilisent également la reconnaissance comme un outil diplomatique. La République populaire de Chine impose par exemple de couper les liens diplomatiques avec Taïwan pour tout pays souhaitant commercer avec elle, de la même manière qu’Israël avec la Palestine. En outre, les candidatures des territoires sont exposées aux vétos des grandes puissances de l’ONU.

Enfin, il existe une troisième catégorie, bien plus insolite, à la frontière entre l’utopie, la contestation politique et parfois l’humour: celle des micro-États2 auto-proclamés, aussi appelés micronations, dont on trouverait environ 200 exemples dans le monde selon la BBC. Ces entités sont généralement créées par une ou quelques personnes qui revendiquent leur indépendance sur un territoire réel, parfois minuscule, parfois contesté, voire entièrement virtuel. Sans être reconnues, elles adoptent souvent les attributs d’un véritable pays : un drapeau, une devise, une monnaie, un passeport, une Constitution ou encore un souverain. C’est dans cet univers singulier que nous allons désormais naviguer : celui des espaces oubliés, des territoires improbables et des Etats que leurs fondateurs ont décidé de créer… parfois contre toute logique, mais toujours avec une étonnante créativité.

Micro-nations, macro-inventivité

Cap sur les côtes anglaises, au large desquelles se trouve Sealand, une ancienne plateforme militaire construite pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1967, Roy Bates, un ancien officier britannique, s’en empare et proclame son indépendance, donnant naissance à la « Principauté de Sealand ». L’affaire ne tarde pas à attirer l’attention des autorités britanniques. En 1968, le fils de Bates tire des coups de semonce sur un navire britannique qui s’approche de la plateforme. Poursuivi par la justice, il bénéficie d’une décision étonnante : le tribunal se déclare lui-même incompétent, estimant que les faits se sont déroulés au-delà des eaux territoriales britanniques ! Bates y voit alors une forme de reconnaissance de son indépendance, même si le Royaume-Uni n’a évidemment jamais reconnu Sealand comme un Etat. Depuis, Sealand entretient les apparences d’une véritable principauté, avec drapeau, Constitution, monnaie, passeports et titres de noblesse.


▶ Porche d’une maison de Freetown Christiania, aux couleurs des drapeaux de prières tibétains
Crédit photo : Clément Eparvier

Certaines micro-nations prennent des formes plus humoristiques. Située dans un quartier de Vilnius, capitale de la Lituanie, Uzupis était autrefois un secteur pauvre et délabré. Dans les années 1990, après la chute de l’Union soviétique, le quartier est progressivement investi par des artistes, des écrivains et des créateurs. Le ler avril 1997 (une date choisie avec humour), ils proclament la République d’Uzupis.

Cette « république »‘ possède tous les symboles d’un Etat : un drapeau, un président, des ministres (souvent aux intitulés décalés), une monnaie symbolique, une fête nationale, et surtout une Constitution devenue célèbre. Voyons-voir ce que dit cette Constitution, affichée sur un mur en dizaines de langues :

Article 3: « L’Homme a le droit de mourir, mais ce n’est pas un devoir »

Article 16: « L’Homme a le droit d’être heureux »

Article 12 : « Un chien a le droit d’être un chien »

Article 24 : « L’Homme a le droit de ne rien comprendre du tout »

Article 26 : « L’Homme a le droit de fêter ou de ne pas fêter son anniversaire »

Ici, il s’agit plutôt d’une œuvre collective, destinée à célébrer la liberté, la créativité, la tolérance et lidentité du quartier.

Les lois de la République de Molossia, micronation fondée en 1977 par Kevin Baugh dans le Nevada, valent à elles seules le détour. Le pays interdit notamment les oignons, les épinards et le poisson-chat, des choix qui relèvent plutôt des goûts personnels du président que d’une stratégie étatique. Il est également interdit de déclencher un engin nucléaire ou encore d’utiliser des sacs en plastique. Je ne peux que vous conseiller d’aller jeter un œil au site officiel de Molossia, si vous souhaitez vous renseigner sur les conflits de Molossia avec le Moustachistan et l’Allemagne de l’Est, ou sur la Marine de guerre d’un État situé en plein désert.

Est-il possible de vivre en utopie ?


▲ Bureau de poste de l’humoristique République de Molossia «Molossia National Post Office » par J. Stephen Conn, CC BY-NC 2.0

Pour finir, quittons le monde des nations et des Etats, pour divaguer dans l’univers des utopies, cette fois bien réelles et bien situées. Un paradoxe presque parfait, puisque l’utopie, littéralement le « lieu qui n’existe pas », devient ici un lieu concret, habité et expérimenté.

En Inde, Auroville naît en 1968 de l’ambition radicale de la Française Mirra Alfassa : « Il devrait y avoir quelque part sur la Terre un lieu dont aucune nation n’aurait le droit de dire : « Il est à moi »; où tout être humain de bonne volonté ayant une aspiration sincère pourrait vivre librement comme un citoyen du monde, en n’obéissant qu’à une seule autorité, celle de la vérité suprême ». Pensée comme une expérience de société nouvelle, la ville accueille en 2024 environ 3300 habitants. A l’origine située sur un plateau semi-désertique, le lieu est progressivement planté de milliers d’arbres. Tant et si bien qu’aujourd’hui, la ville est connue pour ses progrès dans l’économie sociale et solidaire, la gestion et la protection des sols et l’architecture durable. Mais l’utopie se heurte aujourd’hui au réel. Les autorités indiennes, sous le gouvernement ultranationaliste de Modi, souhaitent en effet reprendre le contrôle de tout espace déviant ; menace à laquelle s’ajoutent des logiques économiques et immobilières prédatrices qui semblent parfois contredire les principes fondateurs d’Auroville.

Parmi les expériences les plus fascinantes de remise en cause de l’autorité étatique figure enfin Fristaden Christiania, ou Freetown Christiania, un quartier autonome situé à Copenhague. En sociologie, Christiania peut être qualifiée de « communauté intentionnelle » (Diana Leafe Christian), c’est-à-dire, d’une « communauté qui réunit un ensemble de personnes d’origines diverses ayant choisi de vivre ensemble en un lieu donné et sous une forme organisationnelle et architecturale définie ». L’histoire commence en 1971, lorsque des habitants investissent une ancienne caserne militaire abandonnée. Ils refusent les règles traditionnelles de propriété et souhaitent créer une société fondée sur l’autogestion, la démocratie directe et la vie communautaire. Rapidement, Christiania se proclame « ville libre » (Freetown Christiania). La communauté établit ses propres règles de fonctionnement, organise ses assemblées populaires et développe un mode de vie alternatif, en rupture avec le modèle politique et économique danois. Christiania ne revendique pas véritablement la création d’un État souverain, mais plutôt celle d’un espace autonome au sein du Danemark, doté de ses propres règles, symboles et modes de gouvernance.

Cette ambiguité en fait un cas limite des micronations : une expérience révolutionnaire d’autonomie territoriale où l’indépendance se vit davantage qu’elle ne se proclame.

Faire de l’espace un sanctuaire ?

Ces expériences posent finalement une question commune : peut-on créer un espace à l’abri du monde pour expérimenter une autre manière de vivre ? L’espace devient alors une sorte de sanctuaire politique et social: un territoire où l’on tente de mettre entre parenthèses certaines règles du monde extérieur pour en inventer de nouvelles. Mais c’est précisément là que réside le paradoxe de ces utopies territoriales : pour échapper au monde, il faut malgré tout s’y inscrire. Aucune utopie ne flotte dans le vide. Elle possède une adresse, des frontières, des voisins, des habitants, des ressources… et tôt ou tard, elle doit composer avec le monde qu’elle cherchait à réinventer.

S’il vous vient à l’idée de fonder votre propre pays, ou de découvrir d’autres micro-nations, suivez le guide: https://www.institut-pandore.com/ economie/creer-son-propre-pays/

Si vous visitez la Marne, allez visiter l’ocratie de la Tête à l’âne, et si l’envie vous prend de vous rendre à Ulm, n’hésitez-pas à vous renseigner sur l’Ernestie, une micro-nation normalienne 🙂

Sources

Sanjana Bhambhani, « Molossia: A Small, Unrecognised Nation’ Within the US », BBC Reel, 22 mai 2024.

Bitan Lou, « Christiania, communauté indépendante de Copenhague : entre mythes et réalité », WESHCULTURE, 30 novembre.

Landrin Sophie, « Auroville, la cité utopique indienne menacée par le désenchantement et le nationalisme hindou », Le Monde, 25 avril 2024.

Leafe Christian Diana, Vivre autrement: écovillages, communautés et cohabitats, 2015.

Lotfallah Soliman, « Auroville, laboratoire d’une humanité nouvelle », Le Courrier de l’UNESCO, janvier 1993.

National Geographic, « Who Was Egypt’s First Pharaoh?», National Geographic History Magazine, 9 juin 2022.

Wikipédia, « État-nation », « Sealand », « Uzupis », « Auroville », «List of online micronational indexes »

  1. Un État-nation est un État dans lequel une population partageant une même identité nationale est censée correspondre à un territoire et à un pouvoir politique souverain. Autrement dit, il repose sur la rencontre entre une nation, c’est-à-dire une communauté humaine partageant une identité commune, et un État, doté d’un territoire, d’institutions et d’une souveraineté. ↩︎
  2. A ne pas confondre avec micro-Etats, qui sont bel et bien des Etats reconnus par la communauté internationale ! ↩︎

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