Lucas Gandroz-Fernandez, Musicologie
Entre trente et cinquante kilos d’équivalent CO2. Voici le bilan carbone moyen d’une production lyrique par spectateur1. Un chiffre alarmant quand on le compare avec celui de certains grands festivals de musique contemporaine, pour lesquels le bilan carbone moyen est deux fois moins élevé. Pourtant, production opératique et protection de la nature n’ont rien d’étranger. « La nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’opéra », affirmait déjà Fontenelle dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes2. L’opéra s’inspire de la nature, chante la nature. Dans l’opera seria, c’est l’aria di paragone qui imite les tempêtes, dans le lied et la mélodie, c’est la description des paysages qui se fait entendre.

▶ À l’occasion de l’Exposition universelle de Milan de 2015, le théâtre de la Scala commande à Giorgio Battistelli l’opéra CO2, sur un livret de Ian Burton. Abordant la question du réchauffement climatique et des conséquences de l’activité humaine sur la planète, l’œuvre participe au renouvellement des imaginaires, ainsi qu’à la sensibilisation des spectateurs aux enjeux climatiques.
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Mais cet éloge de la nature ne perd-il pas tout son sens quand la production qui le porte participe à sa destruction ? Cette contradiction, le ténor Sébastien Guèze n’a pas pu la supporter. En 2019, alors qu’il interprète, sur la scène de la Fenice de Venise, l’air de Massenet – « O nature, pleine de grâce » -, il se souvient qu’il a utilisé l’avion pour se rendre au concert.
« Je me suis dit qu’il y avait tout de même une dissonance entre le fait de chanter la beauté de la nature sur scène et, dans le même temps, contribuer de par mes déplacements artistiques à aggraver l’empreinte carbone de ce milieu », confiait-il à France Musique3. Une prise de conscience qui ne va pas sans une remise en question de ses propres pratiques. Réorganisant ses tournées, il renonce à plusieurs rôles et limite les voyages en avion. Mais les limites financières se font vite sentir : s’il est parvenu à réduire de 80% son empreinte carbone, il a perdu dans le même temps près de 20% de ses revenus.
Il le reconnaît lui-même, la solution est ailleurs.
Dans son rapport intitulé Génération BIOpéra4, il invite les maisons d’opéra à transformer structurellement leurs modes de fonctionnement. Outre la dématérialisation des billets ou le recours à une énergie renouvelable, une réflexion autour de la scénographie est à entreprendre.
Vers des décors plus verts ?
C’est précisément de l’enjeu scénographique que le collectif « 17h25»5, réunissant cinq institutions et maisons lyriques, s’est emparé. Le Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, l’Opéra national de Paris, le Théâtre royal de la monnaie à Bruxelles, le Théâtre du Châtelet et l’Opéra national de Lyon se sont réunis en 2019 afin de promouvoir des pratiques culturelles plus durables et de repenser leurs décors.
Visant à réduire l’impact du transport des décors, le collectif s’est penché sur leur standardisation. Un décor, traditionnellement à usage unique, demande parfois cinq à six semi-remorques pour son transport.
Un chiffre que les équipes des différentes institutions souhaitent voir baisser. Plutôt que de jeter la structure une fois la production achevée, le collectif a élaboré une structure standard, le MOD 200, sur laquelle on peut accrocher un mur, un plancher et divers équipements. Selon le directeur de l’Opéra de Lyon, Richard Brunel, cette standardisation n’est en rien un frein artistique. « Ça peut-être un cadre, une forme de contrainte qui crée de la liberté », explique-t-il à France Musique6. Pensé par des scénographes pour des scénographes, ce nouveau module ouvre la voie à un opéra plus durable, sans restreindre la créativité des artistes.
L’opéra fait-il du greenwashing ?
Mais cela peut-il suffire ? Selon le maître de conférences Basile Michel, à la tête du projet de recherche ECOMUCIQ7, si les initiatives écologiques se sont multipliées dans le champ opératique, elles demeurent, pour la majorité, superficielles. La standardisation des décors limite certes la consommation de ressources pour la production et le déplacement des décors. Mais à ses yeux, cette action n’est en rien suffisante pour résoudre les enjeux environnementaux du secteur culturel. « C’est un effort qui est utile mais qui ne changera pas fondamentalement les choses, explique-t-il, s’il ne s’accompagne pas plus globalement d’une transformation écologique à la fois radicale, profonde et systémique nécessaire pour que ce type d’initiative ait une portée réelle sur l’impact environnemental du secteur culturel. »8
Le ténor Sébastien Guèze en est lui aussi conscient : « Nous sommes encore dans une stratégie de petits pas et n’avons pas encore pris la pleine mesure des ordres de grandeur. L’opéra est un gros paquebot difficile à manœuvrer, et une transition écologique nécessiterait de changer notre modèle de production, de repenser la résidence d’artistes. »9
Un point de vue partagé par la mezzo-soprano tchèque Magdalena Kozená. Dans un entretien accordé aux Alternatives théâtrales10, elle reconnaît qu’une « mutation devient urgente ». « Le modèle de production lyrique dominant, continue-t-elle, repose sur les voyages des interprètes, qui passent une partie de leur vie active en avion et à l’hôtel. Oi, le trafic aérien n’est plus soutenable, ni pour la planète, ni pour nous. […] Certains orchestres ont les tournées pour base de leur modèle économique : cela peut-il durer? »11 L’opéra mondialisé doit faire place à des productions locales, tout au moins nationales. Là où aujourd’hui, on engage plus volontiers des Britanniques pour chanter Britten, des Allemands pour chanter Strauss, des Italiens pour chanter Puccini – alors même que les artistes français excellent dans tous les répertoires -, la cantatrice propose de limiter au maximum les distributions internationales.
Même s’il plane dans ces propositions comme un retour vers un protectionnisme assumé, il faut avant tout y lire un signe encourageant : l’opéra se pose des questions, cherche à se renouveler, dialogue avec les enjeux contemporains. Et – qui sait ? -, c’est peut-être à travers cette démarche réflexive que l’opéra se donnera les moyens de toucher de nouveaux publics, les spectateurs de demain. —
Bibliographie
Alternatives théâtrales, n° 144-145, « Opéra et écologie(s) », Bruxelles, Alternatives théâtrales, 2021.
GUÈZE, Sébastien, Biopéra. Un futur pour l’opéra ?, éd. Symétrie, Lyon. 2021.
- Guèze, Sébastien, Biopéra. Un futur pour l’opéra ?, éd. Symétrie, Lyon. 2021. ↩︎
- Fontenelle, Bernard Le Bovier de, Entretiens sur la pluralité des mondes [1686], éd. Christophe Martin, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1998. ↩︎
- Anastasio, Sofia et Lopez, Louis-Valentin, « Sébastien Guèze, le ténor qui milite pour une transition écologique à l’opéra », France Musique, 9 février 2024, [en ligne] : https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/reportage/sebastien-gueze-le-tenor-qui-milite-pour-une-transition-ecologique-al-opera-7496370. ↩︎
- Guèze, Sébastien, Décarboner l’opéra. Rapport d’expérimentation — La Bohème 2050, mars 2025. ↩︎
- Collectif 17H25, « Collectif 17h25 – Un projet collectif de transition écologique et sociale dans les structures culturelles », [en ligne] : https://www.collectif17h25.org. ↩︎
- Anastasio, Sofia, «Vers des décors d’opéra plus durables ? », France Musique, 16 mars 2026, [en ligne] : https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/reportage/vers-des-decors-d-opera-plus-durables-8600268. ↩︎
- Michel, Basile, « ECOMUSIQ : retours d’expériences sur un projet de recherche-accompagnement à la transformation écologique dans le secteur musical », communication présentée aux Rencontres-ateliers : partager, expérimenter, agir, Trempo, Espace d’émergences musicales, Nantes, décembre
2025, [en ligne] : https://hal.science/hal-05492657v1. ↩︎ - ibid. ↩︎
- Cf. note 1. ↩︎
- Terrier, Agnès, « L’opéra mondialisé touche-t-il ses limites? Paroles de cantatrices. Entretiens avec Magdalena Kožená et Elsa Benoit », Alternatives théâtrales, n° 144-145, « Opéra et écologie(s) », 17 septembre 2021, [en ligne] : https://alternativestheatrales.be/numerique/144-145/opera-et-ecologies/lopera-mondialise-touche-t-il-ses-limites-paroles-de-cantatrices/. ↩︎
- ibid ↩︎

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